Les médecins résidents ne répugnent certainement pas à aller prendre soin de leurs compatriotes à l’intérieur du pays. Toutefois, chacun sait que les structures de santé de ces régions ne disposent pas des moyens indispensables pour accomplir cette tâche.

Les médecins résidents, dans le conflit qui les oppose à l’État, posent le crucial problème de la survie de notre système de santé. En revendiquant l’abrogation du service civil, ils mettent en lumière l’obsolescence d’une politique de santé prisonnière des choix idéologiques faits par l’État algérien au début des années soixante-dix. Une idéologie socialiste qui a opté pour “une médecine gratuite et à la portée de tous les citoyens”. Un choix en son temps généreux mais qui est aujourd’hui anachronique parce qu’il ignore les mutations fondamentales qui ont émaillé l’évolution de l’environnement économique national.
Il est présentement loisible de constater que la médecine n’est plus gratuite, qu’elle est de moins en moins de bonne qualité et qu’elle n’est pas à la portée de l’Algérien “lambda”. Les pouvoirs publics le savent, les citoyens et les médecins également. Pour autant, au ministèrere de la Santé, on s’obstine à tourner le dos à cette réalité et – pour faire croire à l’Algérien, en particulier celui qui réside à l’intérieur du pays, que l’on a le souci de sa santé – l’État s’agrippe à un dispositif injuste qui fait obligation, aux seuls médecins spécialistes, d’accomplir sous la contrainte un service civil, le prétexte étant que ce dernier a joui gratuitement de l’accès à l’université. C’est là une véritable hypocrisie. De tous les cadres du pays qui ont bénéficié d’un enseignement universitaire gratuit, seuls les médecins sont contraints d’accomplir le service civil. N’a-t-on pas besoin, à l’intérieur du pays, d’ingénieurs, architectes, juristes, etc. ?
Les médecins résidents ont pour mission de soigner les personnes et ils ne répugnent certainement pas à aller prendre soin de leurs compatriotes qui vivent à l’intérieur du pays. Toutefois, chacun sait que les structures de santé de ces régions ne disposent pas des moyens indispensables pour accomplir cette tâche. Une situation qui est régulièrement dénoncée par les citoyens et les médecins.
Ces praticiens ne veulent pas servir de boucs émissaires aux défaillances flagrantes d’un système de santé qui ne peut pas offrir un plateau technique minimum en mesure de répondre à la demande de soins spécialisés des malades. Et s’ils exigent de bonnes conditions pour exercer leur métier, c’est parce que cela est à la fois indispensable à leur épanouissement personnel et nécessaire à l’efficacité de leur action.
Les médecins résidents et les spécialistes de santé publique ne rejettent pas la générosité du service civil, ils refusent de faire semblant et n’acceptent pas de servir d’alibi à une politique de santé moribonde et incapable d’offrir au citoyen l’accès à des soins de bonne qualité. C’est donc une erreur de culpabiliser les médecins résidents et de répandre l’idée que leur mouvement de contestation a pour seul objectif la sauvegarde de leur destin personnel. Un destin qui est naturellement lié à celui du système de santé qui les emploie. Les médecins résidents ont – dans ce bras de fer qui les oppose au pouvoir – fait preuve d’intelligence et de maturité. Il est malvenu de les accabler et de les accuser d’un “défaut de patriotisme”.
Faut-il souligner que ces praticiens sont les chevilles ouvrières de tous les centres hospitaliers universitaires du pays? Ils y assurent consultations et gardes. Faut-il rappeler qu’ils subissent régulièrement la colère, quelquefois l’agressivité et les violences, de citoyens mécontents de l’accueil et des prestations qui leur sont servies, notamment dans les services d’urgence ? Faut-il également rappeler qu’ils ne sont pas responsables de la saleté repoussante de ces structures de soins, de la vétusté du mobilier ou encore de la froideur des locaux où sont reçus les citoyens ? Est-il nécessaire enfin de dire qu’ils n’ont pas la responsabilité du manque de médicaments, des appareils de radiologie en panne, etc. ? Des conditions qui ajoutent à l’angoisse des malades et/ou des familles qui deviennent violents et qui s’en prennent au médecin résident de garde. Pour autant, ces praticiens continuent à assumer cette tâche avec le même dévouement. La fin de leurs études devrait être couronnée non seulement par un diplôme de spécialiste mais aussi par une médaille du mérite.
Au lieu de cela, ils sont sommés d’accomplir un service civil dans des conditions de travail encore plus pénibles. Le ministère de la Santé ne propose pas aux spécialistes nationaux, affectés d’autorité dans les régions éloignées du pays, des avantages comparables à ceux qui sont offerts aux praticiens étrangers qui viennent pallier “le manque de gratitude et de reconnaissance à leur pays des médecins algériens”. Ces derniers sont traités avec mépris. Nombreux sont ceux qui sont affectés sans logement de fonction et qui attendent plusieurs mois avant de percevoir leur salaire.
Ce n’est pas tant la demande de l’abrogation formelle du service civil qui pose problème aux pouvoirs publics. C’est parce qu’il y a là une véritable revendication politique. Accéder à une telle réclamation remet fondamentalement en cause le sacro-saint principe de la médecine gratuite dont il est (le service civil) un des piliers. C’est cela qui gêne le pouvoir et ce dernier ne semble pas disposé à aller au-devant d’une telle exigence. La question qui se pose est la suivante : est-ce que le pouvoir veut toujours de ce système de santé ? Sans doute non, parce qu’il est en opposition avec les choix économiques – l’économie de marché – pour lesquels notre pays a, aujourd’hui, opté.
Quel intérêt il y a, alors, à absolument vouloir maintenir “formellement” un service civil dès lors que les moyens de cette politique entrent en contradiction avec les choix et intérêts économiques du moment ? Pourquoi l’État algérien refuse-t-il de repenser de manière lucide notre système de santé et s’entête à ne pas remettre clairement en cause le bien-fondé de la médecine gratuite? Pourquoi fait-il semblant de vouloir sauvegarder cette dernière survivance de la politique socialisante des années soixante-dix alors que le nouveau projet de la loi sanitaire enterre définitivement la gratuité des soins ?
C’est, aujourd’hui, une nécessité économique et un préalable à une prise en charge plus efficace et moins coûteuse de la santé des Algériens. Il y a à cela sans doute une paresse intellectuelle mais aussi une frilosité politique et peut-être des intérêts qu’il ne faut pas bousculer… Quoiqu’il en soit, les faits sont là et ils sont têtus. La médecine n’est plus gratuite dans notre pays. Les médecins et les citoyens algériens savent bien qu’il ne reste plus grand chose de cette initiative généreuse. Le secteur public de la santé est dans un état de délabrement avancé. Les prestations y sont médiocres et dénuées des moyens matériels minimums. Les structures périphériques, établissements hospitaliers, policliniques et autres dispensaires n’offrent pas le plateau technique indispensable pour honorer une prestation médicale de qualité. L’obligation du service civil n’y changera rien.
Les établissements spécialisés et les centres hospitaliers universitaires sont envahis par une population angoissée qui pense y trouver la garantie d’une prise en charge efficace de ses soucis de santé. Les CHU sont devenus de grands dispensaires dont les services sont, dès le petit matin, assiégés par des files interminables de malades impatients et agités. Tout cela se fait évidemment au détriment de l’excellence, de la recherche et de la formation. Des activités, dont c’est la vocation première, qu’il n’est plus possible d’assurer.
Les budgets qui sont alloués à ces structures hospitalières sont insuffisants pour répondre à une demande de soins, en principe, hautement qualifiée et de plus en plus importante. L’État dépense environ 350 euros/an/habitant pour les dépenses de santé (3430 euros en France). C’est sur la base de cette somme qu’est calculé le budget alloué annuellement aux structures de santé du secteur public. Toutes charges confondues. Très insuffisant.
La faillite du secteur public de la santé a pour raison l’argent et avec la chute du prix du baril du pétrole, il est condamné à s’effondrer. Les médecins résidents, actuellement insurgés, refusent ce destin. Ils ne veulent pas que la santé publique, leur raison d’être, fasse les frais de l’incurie qui prévaut dans la gestion des affaires de l’État et soit “enterrée”. C’est pourquoi, en dépit du mépris qui leur est opposé par le pouvoir, des menaces dont ils font l’objet et des agressions dont ils sont victimes, ils ont affirmé leur détermination à se battre jusqu’au bout.
Il ne faut pas seulement abroger le service civil, il faut aussi cesser de considérer le secteur de la santé comme “un secteur non productif” et d’en faire le parent pauvre des financements de l’État. Si la médecine gratuite a, aujourd’hui, montré ses limites, c’est parce que la nécessité de refonder – sans aucune forme d’hypocrisie – notre système de santé est plus qu’urgente. L’environnement économique national a évolué. Le coût de la vie a été multiplié par 15 depuis le début des années quatre-vingts, seul le coût de la prestation médicale est resté figé sur la même tarification. Le coût de la consultation du médecin, celui des examens biologiques et radiologiques ou encore celui de la prestation hospitalière publique (repas et hôtellerie) sont remboursés sur des barèmes qui datent de plus de trente ans. Le secteur de la santé est seul, à la fois, à subir les effets de l’inflation et à ne pas bénéficier des avantages de l’économie de marché. Si la santé n’a pas de prix, elle a un coût.
Les pouvoirs publics doivent abandonner l’idée que préserver la santé du citoyen n’est pas rentable et se décider à aligner le coût de la prestation médicale sur celui du kilo de tomates, de pommes de terre ou encore celui de la viande, autrement dit sur le coût de la vie. Une telle décision grèvera assurément le budget de la Caisse de sécurité sociale, une opportunité pour restaurer cet organisme dans sa mission originelle. Prendre en charge les soucis de santé de ses cotisants en assurant notamment le remboursement des frais occasionnés non seulement dans le secteur privé mais aussi et surtout dans le secteur public.
L’État doit actualiser les tarifs des prestations servies aux malades quand bien même il y a péril pour la survie de la Caisse de sécurité sociale. Il y a sans doute des solutions pour sa sauvegarde. Mais mettre à l’abri de la faillite la CNAS ne doit pas se faire au détriment du citoyen, du médecin ou de la qualité de la prestation médicale.
Il appartient à cet organisme et à son ministère de tutelle de faire preuve d’ingéniosité pour éviter la banqueroute.
Menaces et répression sont les seules réponses apportées, aujourd’hui, par l’État aux multiples revendications des personnels de santé.
Une attitude qui témoigne du peu d’intérêt accordé, par le pouvoir, au danger qui menace le secteur de la santé publique et la qualité de la mission qui lui est dévolue : prendre soin du citoyen algérien. Le maintien du service civil, l’arbre qui cache la forêt, obligatoire pour les médecins spécialistes ne pourra pas être le pompier qui empêchera l’embrasement de la forêt si celui-ci venait à se produire.
Les médecins résidents sont engagés dans un combat juste et au service du citoyen. Ils refusent la fatalité d’un système de santé moribond, que l’État déconsidère et auquel il alloue des budgets plus qu’insuffisants, comme ils rejettent les solutions où prévalent le mensonge et la démagogie.
Le bras de fer qu’ils ont engagé avec les pouvoirs publics a un caractère éminemment politique. Ils doivent, comme tel, l’assumer et ne pas accepter d’être entrainés dans l’impasse de la revendication sociale isolée. Le peuple comprendra et le temps finira par leur donner raison.

source: liberté d’algerie